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Le nouveau contrat cognitif

Chaque usage de l'IA générative est un échange. Une augmentation cognitive d'un côté, des compromis de l'autre. Les termes de ce nouveau contrat cognitif sont rarement lus : l'interface les fixe par défaut et ne les présente jamais à la signature. Cependant, il est possible de revoir les termes de ce nouveau contrat pour qu'ils soient favorables à soi et aux personnes avec qui on collabore.

Ce que l'on échange

Chaque technique est un échange. Une opération intellectuelle est mise à distance1La délégation cognitiveConfier une tâche mentale à un outil extérieur.Dans le glossaire : on gagne ce que l'outil fait, on paie l'exercice que l'on ne fait plus. Avec l'IA générative, le prix que l'on paie inclut l'acte de raisonner et d'écrire. On gagne du temps, de la qualité ainsi que de la portée ; on emprunte des compétences. En même temps, on paie une taxe cognitive2La taxe cognitiveLe coût payé au moment de la délégation.Dans le glossaire. Elle commence par la vérification de ce que produit l'IA. Selon notre usage, cette taxe cognitive s'étend à notre attention et à notre compréhension, ce qui va de pair avec une fatigue cognitive accrue3Surcharge cognitive ("brain fry")La fatigue de superviser l'IA au-delà de sa propre capacité.Dans le glossaire. À terme, cela peut atteindre l'apprentissage lui-même4La dette cognitiveLe jugement qui s'érode quand la tâche et sa responsabilité partent ensemble vers l'IA.Dans le glossaire. Ce nouveau contrat cognitif n'est ni meilleur ni pire. Il est différent et comporte plusieurs points d'équilibre possibles. Quand personne ne négocie, on paie le prix par défaut, celui que l'interface a fixé.

Les petites lignes

Les petites lignes du contrat incluent des compromis qui n'étaient pas prévus : on délègue plus qu'on ne le croit5La dérive de la délégationCéder le travail cognitif un peu à la fois, sans jamais l'avoir décidé.Dans le glossaire, l'outil se trompe sans le signaler6La frontière denteléeLa ligne invisible entre ce que l'IA fait bien et ce qu'elle fait mal.Dans le glossaire, le travail non vérifié passe à celui qui le reçoit7WorkslopUne production IA soignée qui donne à tort l'impression d'un travail bien fait.Dans le glossaire et dire qu'on a utilisé l'IA peut coûter autant que de le cacher. Ces coûts sont réels. Ils ne sont pas une fatalité. La plupart des compromis cognitifs, individuels comme collectifs, dépendent de l'usage. Le prix de ce nouveau contrat n'est donc pas à prendre ou à laisser : il se négocie et se paramètre.

Un contrat collectif

Ce nouveau contrat cognitif comporte aussi une dimension collective : sans accord commun sur ce qui est délégué, pas de sécurité psychologique, et sans sécurité psychologique, moins de confiance, car personne n'ose dire « j'ai utilisé l'IA pour ça » ni « je n'ai pas compris ce qu'elle a produit ». En même temps, de premières études montrent8Ramp, note de données sur les entreprises qui adoptent le plus l'IA et leurs embauches. que les entreprises qui utilisent le plus l'IA embauchent davantage. Le nouveau contrat cognitif collectif peut être gagnant.

Un accord plus ancien

Ce contrat est dans les faits un nouveau chapitre d'un accord plus ancien entre nous et nos techniques. L'écriture, l'imprimerie, puis les moteurs de recherche ont chacun éloigné de nous une opération de l'esprit, avec un ensemble de gains et de compromis. Pour chaque chapitre, la question de savoir si la technique nous rendait bêtes était mal posée ; ce qui importe est de savoir ce que nous échangeons à chaque usage.

Signer son propre contrat

Signer son propre contrat exige deux décisions : ce que l'on garde, et où va le temps gagné. À mesure que les capacités perçues des outils d'intelligence artificielle progressent, la question est moins de savoir ce que nous pouvons déléguer à l'IA et davantage de choisir ce que nous devrions garder. La « Joie de ne pas automatiser » (JONA9Joie de Ne pas Automatiser (ou JONA)Garder une tâche pour soi, même quand l'IA pourrait la faire, car elle fait partie d'une signature professionnelle.Dans le glossaire, Joy Of Not Automating en anglais) touche au cœur de notre agentivité : qu'est-ce que je veux garder pour moi ? Non parce que l'IA ne pourrait pas accomplir la tâche ou même le projet, mais parce qu'il s'agit de mon geste professionnel, de ma signature. La seconde décision est celle du temps gagné, et elle a deux voies10Automatisation contre augmentationL'IA comme substitut du travail, ou comme extension de ce qu'une personne peut faire.Dans le glossaire. Automatiser, c'est-à-dire faire plus vite ce qu'on faisait déjà, libère du temps. Augmenter, c'est-à-dire faire ce qu'on ne pouvait pas jusqu'ici, permet d'investir ce temps dans des projets qui étaient hors de portée.

Quatre questions de cadrage

Je considère qu'un nouveau contrat cognitif est favorable lorsqu'il rend plus capable, pas seulement plus rapide, et que personne d'autre n'en paie le prix. Je propose quatre questions pour identifier les termes d'un nouveau contrat cognitif :

  • Est-ce que je sais ce que j'échange ?
  • Est-ce gagnant-gagnant, pour moi et pour ceux avec qui je collabore ?
  • Comment est-ce que l'on développe sa valeur professionnelle, individuelle et collective ?
  • Est-ce que le temps gagné augmente ce travail ou l'automatise-t-il ?

Le nouveau contrat cognitif est un paradigme, pas un résultat académique. Il se nourrit d'études venues de disciplines différentes, citées dans l'essai à paraître, et il sera revu quand elles changeront.

Margaux PelenFondatrice d'episcope

Curieux ?

Si vous voulez lire les termes du contrat de votre équipe, vingt minutes suffisent en général à savoir s'il y a quelque chose pour vous.